Qu'attendez-vous
de ce colloque ?
Une contribution effective du Grand Orient de
France à la réflexion sur la mise
en place d'une justice universelle, vision idéale
d'un monde futur qui me semble aller dans le sens
historique du travail du Grand Orient de France
et de son implication dans la Cité des
hommes.
Au delà
de cette déclaration de "bonne intention",
une contribution sincère à l'éradication
du crime contre l'Humanité dans
le monde ; une possibilité supplémentaire
offerte aux victimes d'être reconnues, de
retrouver une identité violée, et
de considérer l'universalité de
leur souffrance. Tout ce dont le crime avait vocation
de leur ôter, au-delà de l'oubli
dans lequel le crime les plonge.
Ce colloque
dira combien toutes les victimes sont égales,
qu'il n'y a pas de conflits entre les victimes.
La co-présidence d'honneur est un choix
volontaire pour bien affirmer cela.
Ce colloque rappellera que les bourreaux répondent
aux mêmes syndromes, aux mêmes mécanismes
et précisera combien tous les procès
révèlent les mêmes manques.
Le jugement du crime contre l'Humanité,
qui est le plus grave, et qui est le seul à
être imprescriptible au regard des peuples,
doit être effectif sur toute la surface
de la Terre.
Enfin, ce
colloque tentera de faire la lumière sur
le rôle des juges, des avocats, des journalistes
et des historiens, des relations qu'il y a entre
eux. Chacun a un rôle nécessaire
et complémentaire, mais qui reste à
préciser et à expliquer. Ce n'est
pas la même chose, par exemple, d'entendre
au cours d'un procès pour crime contre
l'Humanité, un historien remettre en
perspective un contexte historique et de lire
dans un livre d'Histoire le rôle qu'a pu
jouer un juge dans un procès pour crime
contre l'Humanité.
De la même
façon, on peut se poser légitimement
la question du rôle des médias et
de la presse internationale avant, ou pendant,
que le crime se déroule, comme après,
au cours du jugement du crime...Ces relations
nouvelles, car apparues depuis 60 ans seulement,
doivent être rigoureusement étudiées
et mises en perspective. Les enjeux sont ailleurs,
entre Mémoire, Histoire et cohésion
sociale.
L'existence
de tribunaux permet-elle d'empêcher les
crimes et les injustices ?
D'une certaine façon, oui...
L'existence de jugements et de condamnations pour
crime contre l'Humanité a un aspect
hautement préventif. L'auteur principal
d'un crime de génocide saura que quoi qu'il
fasse, son crime sera un jour puni et qu'il sera
rattrapé par la justice des hommes.
Procès,
jugements et condamnations permettent, au-delà
des auteurs principaux, d'interroger les exécutants
qui doivent savoir qu'obéir bêtement
et sans conscience aux ordres n'est plus possible
aujourd'hui... Le criminel ne peut plus se réfugier
derrière un crime de papier, un crime de
bureau ou derrière une hiérarchie.
D'une certaine
façon, non...
La police et la justice n'ont jamais empêché
les crimes. La solution des TPI (Tribunaux Pénaux
Internationaux), bien qu'internationale, n'est
pas une solution universelle. Et même si
les TPI accomplissent un travail admirable et
indispensable aux yeux des victimes, ils restent
une solution insatisfaisante au regard de l'universalité
parce que liée à un contexte local.
Ils demandent une définition spécifique
du crime. Cette définition, à travers
la rédaction d'un acte d'accusation, lié
justement au contexte local prend du temps. Or,
le temps favorise toujours les bourreaux, jamais
les victimes.
Pourquoi
ce Colloque, alors qu'on a l'impression que la
justice internationale fonctionne, par exemple
en ex-Yougoslavie ?
L'impression que la justice universelle fonctionne
est encore illusoire... La CPI doit devenir effective,
elle doit devenir universelle c'est à dire
opérationnelle sur l'ensemble de la Planète...
Et avoir une justice universelle effective, c'est
justement avoir une définition du crime
universelle et une opérationnalité
immédiate. La situation actuelle n'est
pas encore satisfaisante, indéniablement,
mais elle est meilleure qu'en 1946, lors du procès
de Nuremberg... Les optimistes, dont les francs-maçons
ou les survivants de génocide, pensent
que nous sommes sur la bonne voie.
Certainement pas dans une situation optimale mais
sur le chemin de cette société humaine
idéale, guidée par une conscience
universelle réelle et dont la justice serait
la même pour tous les hommes, quels que
soient leurs origines, leur naissance ou la couleur
de leur peau et pour tous les pays, grands ou
petits. Rien qu'en cela, oui, ce projet de justice
universelle vaut la peine d'être défendu
et promu...
Aujourd'hui
continue t-on à assister à ce qu'on
qualifie de crime contre l'Humanité ?
Hélas, oui. Sinon, ce colloque serait inutile.
Pourquoi votre
colloque ne considère pas certains massacres
idéologiques, (comme la famine, l'absence
de soins, l'interdiction de l'immigration vers
des pays plus développés), comme
crimes contre l'Humanité ?
Le crime contre l'Humanité répond
à une définition bien précise
( crime d'être né, crime d'appartenance,
modalités d'exécution, etc.). Le
jugement du crime contre l'Humanité
apporte une réponse laïque à
l'organisation du monde. C'est pourquoi, cela
intéresse le Grand Orient de France, mais
ne lui en demandons pas trop et laissons ces autres
sujets à d'autres réponses...
Je dirai que dans le cadre de la construction
d'un monde plus juste et plus éclairé,
si le crime contre l'Humanité est,
à travers ce qu'il y a de pire, constitutif
d'une Humanité, son jugement participe
forcément de ce qu'il y a de meilleur.
Le jugement (du) et le crime contre l'Humanité
sont des entités, au sens symbolique
et philosophique, à part entière.
Y ajouter de nouveaux éléments,
certes abominables, ne ferait que le dénaturer,
le banaliser et en rendre la lisibilité
encore plus difficile.
Quelle est
la légitimité du Grand Orient de
France comme organisateur de ce Colloque ?
La justice pénale internationale telle
qu'elle existe aujourd'hui, reconnaît aux
victimes des droits qu'elles n'avaient pas à
Nuremberg. Droit d'être entendues, droit
d'être protégées et droit
d'obtenir réparation, alors qu'à
Nuremberg, elles n'étaient considérées
que comme témoins.
Dans le crime contre l'Humanité,
la réparation des dommages ne suffit pas.
Il s'agit d'aider un être humain, parcelle
de l'Humanité, blessé, à
se reconstruire. L'établissement des faits,
leur qualification et leur imputation à
des volontés libres par une juridiction
participent de cette reconstruction. C'est aussi
une condition du pardon et donc de la reconstruction
de la communauté politique. En cela, on
toucherait à l'Universel, on toucherait
à une vision presque idéale du Politique,
plus sensible aux victimes et à leurs souffrances
qu'à la gloire des héros.
De là, la légitimité du Grand
Orient de France d'organiser ce colloque : mettre
en place une justice universelle est une utopie
constructrice d'un monde meilleur, vocation première
du Grand Orient de France.
Le jugement du crime contre l'Humanité
dans sa dimension actuelle apparue récemment,
si on prend la mesure de l'histoire de l'Humanité,
rejoint la dimension éminemment laïque
du Grand Orient de France : par son caractère
universel ou sa volonté à le devenir,
par le fait qu'instaurer une Cour Pénale
Internationale rend égal en droit chaque
peuple de la planète et place l'être
humain individuel ( la victime) au centre d'un
dispositif planétaire, en le reconnaissant,
en lui donnant une identité : on lui permet
d'être quand le crime contre l'Humanité,
parce qu'il est né, lui enlève ce
droit, par le fait que les principaux freins à
sa mise en place effective sont justement dus
aux pays dominants et à l'émergence
d'une nouvelle morale planétaire profondément
dogmatique et religieuse : " Terrorisme au
nom de Dieu " ou " Sauveur du monde
au nom du même dieu ", parce que mettre
en place une justice universelle, c'est créer
au niveau planétaire un lien social positif
quand jusqu'alors le concept d'Humanité
n'existait que par le négatif : capitalisme,
crime contre l'Humanité, génocides,
esclavage.