Interview de Jean-Marie Matisson, Grand Maître Adjoint du Grand Orient de France


Qu'attendez-vous de ce colloque ?

Une contribution effective du Grand Orient de France à la réflexion sur la mise en place d'une justice universelle, vision idéale d'un monde futur qui me semble aller dans le sens historique du travail du Grand Orient de France et de son implication dans la Cité des hommes.

Au delà de cette déclaration de "bonne intention", une contribution sincère à l'éradication du crime contre l'Humanité dans le monde ; une possibilité supplémentaire offerte aux victimes d'être reconnues, de retrouver une identité violée, et de considérer l'universalité de leur souffrance. Tout ce dont le crime avait vocation de leur ôter, au-delà de l'oubli dans lequel le crime les plonge.

Ce colloque dira combien toutes les victimes sont égales, qu'il n'y a pas de conflits entre les victimes. La co-présidence d'honneur est un choix volontaire pour bien affirmer cela.
Ce colloque rappellera que les bourreaux répondent aux mêmes syndromes, aux mêmes mécanismes et précisera combien tous les procès révèlent les mêmes manques.
Le jugement du crime contre l'Humanité, qui est le plus grave, et qui est le seul à être imprescriptible au regard des peuples, doit être effectif sur toute la surface de la Terre.

Enfin, ce colloque tentera de faire la lumière sur le rôle des juges, des avocats, des journalistes et des historiens, des relations qu'il y a entre eux. Chacun a un rôle nécessaire et complémentaire, mais qui reste à préciser et à expliquer. Ce n'est pas la même chose, par exemple, d'entendre au cours d'un procès pour crime contre l'Humanité, un historien remettre en perspective un contexte historique et de lire dans un livre d'Histoire le rôle qu'a pu jouer un juge dans un procès pour crime contre l'Humanité.

De la même façon, on peut se poser légitimement la question du rôle des médias et de la presse internationale avant, ou pendant, que le crime se déroule, comme après, au cours du jugement du crime...Ces relations nouvelles, car apparues depuis 60 ans seulement, doivent être rigoureusement étudiées et mises en perspective. Les enjeux sont ailleurs, entre Mémoire, Histoire et cohésion sociale.

L'existence de tribunaux permet-elle d'empêcher les crimes et les injustices ?

D'une certaine façon, oui...
L'existence de jugements et de condamnations pour crime contre l'Humanité a un aspect hautement préventif. L'auteur principal d'un crime de génocide saura que quoi qu'il fasse, son crime sera un jour puni et qu'il sera rattrapé par la justice des hommes.

Procès, jugements et condamnations permettent, au-delà des auteurs principaux, d'interroger les exécutants qui doivent savoir qu'obéir bêtement et sans conscience aux ordres n'est plus possible aujourd'hui... Le criminel ne peut plus se réfugier derrière un crime de papier, un crime de bureau ou derrière une hiérarchie.

D'une certaine façon, non...
La police et la justice n'ont jamais empêché les crimes. La solution des TPI (Tribunaux Pénaux Internationaux), bien qu'internationale, n'est pas une solution universelle. Et même si les TPI accomplissent un travail admirable et indispensable aux yeux des victimes, ils restent une solution insatisfaisante au regard de l'universalité parce que liée à un contexte local.
Ils demandent une définition spécifique du crime. Cette définition, à travers la rédaction d'un acte d'accusation, lié justement au contexte local prend du temps. Or, le temps favorise toujours les bourreaux, jamais les victimes.

Pourquoi ce Colloque, alors qu'on a l'impression que la justice internationale fonctionne, par exemple en ex-Yougoslavie ?

L'impression que la justice universelle fonctionne est encore illusoire... La CPI doit devenir effective, elle doit devenir universelle c'est à dire opérationnelle sur l'ensemble de la Planète... Et avoir une justice universelle effective, c'est justement avoir une définition du crime universelle et une opérationnalité immédiate. La situation actuelle n'est pas encore satisfaisante, indéniablement, mais elle est meilleure qu'en 1946, lors du procès de Nuremberg... Les optimistes, dont les francs-maçons ou les survivants de génocide, pensent que nous sommes sur la bonne voie.

Certainement pas dans une situation optimale mais sur le chemin de cette société humaine idéale, guidée par une conscience universelle réelle et dont la justice serait la même pour tous les hommes, quels que soient leurs origines, leur naissance ou la couleur de leur peau et pour tous les pays, grands ou petits. Rien qu'en cela, oui, ce projet de justice universelle vaut la peine d'être défendu et promu...

Aujourd'hui continue t-on à assister à ce qu'on qualifie de crime contre l'Humanité ?

Hélas, oui. Sinon, ce colloque serait inutile.

Pourquoi votre colloque ne considère pas certains massacres idéologiques, (comme la famine, l'absence de soins, l'interdiction de l'immigration vers des pays plus développés), comme crimes contre l'Humanité ?

Le crime contre l'Humanité répond à une définition bien précise ( crime d'être né, crime d'appartenance, modalités d'exécution, etc.). Le jugement du crime contre l'Humanité apporte une réponse laïque à l'organisation du monde. C'est pourquoi, cela intéresse le Grand Orient de France, mais ne lui en demandons pas trop et laissons ces autres sujets à d'autres réponses...

Je dirai que dans le cadre de la construction d'un monde plus juste et plus éclairé, si le crime contre l'Humanité est, à travers ce qu'il y a de pire, constitutif d'une Humanité, son jugement participe forcément de ce qu'il y a de meilleur.

Le jugement (du) et le crime contre l'Humanité sont des entités, au sens symbolique et philosophique, à part entière. Y ajouter de nouveaux éléments, certes abominables, ne ferait que le dénaturer, le banaliser et en rendre la lisibilité encore plus difficile.

Quelle est la légitimité du Grand Orient de France comme organisateur de ce Colloque ?

La justice pénale internationale telle qu'elle existe aujourd'hui, reconnaît aux victimes des droits qu'elles n'avaient pas à Nuremberg. Droit d'être entendues, droit d'être protégées et droit d'obtenir réparation, alors qu'à Nuremberg, elles n'étaient considérées que comme témoins.

Dans le crime contre l'Humanité, la réparation des dommages ne suffit pas. Il s'agit d'aider un être humain, parcelle de l'Humanité, blessé, à se reconstruire. L'établissement des faits, leur qualification et leur imputation à des volontés libres par une juridiction participent de cette reconstruction. C'est aussi une condition du pardon et donc de la reconstruction de la communauté politique. En cela, on toucherait à l'Universel, on toucherait à une vision presque idéale du Politique, plus sensible aux victimes et à leurs souffrances qu'à la gloire des héros.

De là, la légitimité du Grand Orient de France d'organiser ce colloque : mettre en place une justice universelle est une utopie constructrice d'un monde meilleur, vocation première du Grand Orient de France.

Le jugement du crime contre l'Humanité dans sa dimension actuelle apparue récemment, si on prend la mesure de l'histoire de l'Humanité, rejoint la dimension éminemment laïque du Grand Orient de France : par son caractère universel ou sa volonté à le devenir, par le fait qu'instaurer une Cour Pénale Internationale rend égal en droit chaque peuple de la planète et place l'être humain individuel ( la victime) au centre d'un dispositif planétaire, en le reconnaissant, en lui donnant une identité : on lui permet d'être quand le crime contre l'Humanité, parce qu'il est né, lui enlève ce droit, par le fait que les principaux freins à sa mise en place effective sont justement dus aux pays dominants et à l'émergence d'une nouvelle morale planétaire profondément dogmatique et religieuse : " Terrorisme au nom de Dieu " ou " Sauveur du monde au nom du même dieu ", parce que mettre en place une justice universelle, c'est créer au niveau planétaire un lien social positif quand jusqu'alors le concept d'Humanité n'existait que par le négatif : capitalisme, crime contre l'Humanité, génocides, esclavage.

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