20 juin 1789, un serment maçonnique…

by Conferenciers on 13 juillet 2012

 

Le Serment du Jeu de Paume, œuvre éminemment maçonnique.

C’est lors d’une série de réunions à Versailles en juin 1789 que l’idée d’une Assemblée Nationale voit progressivement le jour, notamment grâce à Sieyès. La séquence du Jeu de paume du 20 juin 1789, naît pour sa part, de la crainte de Bailly de voir l’hôtel des Menus-Plaisirs définitivement fermé par le Roi ; la salle est en effet gardée par des gens d’armes. On connaît la suite : Guillotin trouve un gymnase, Mounier propose un serment, Barnave et Le Chapelier le rédigent et tous jurent de ne plus se séparer : « partout où ses membres sont réunis, là est l’Assemblée Nationale ».

La gravure exécutée par Jazet[1] en août 1822 met en scène cinquante personnages principaux sur la base de « lindicateur du Serment du jeu de Paume »[2]. Parmi eux, on retrouve un nombre considérable de francs-maçons. Grâce à André Combes, nous en connaissons leur importance pour chacun des trois Ordres[3]. Plus spécifiquement, ces augustes acteurs des prémices de la Révolution appartiennent à la prestigieuse loge des Neuf-Sœurs (voir le tableau).

Une gravure soigneusement construite

La gravure de Jazet a une structure visuelle à la fois classique et maçonnique. Elle est non seulement construite sur un jeu de contrastes thématiques (opposition de la lumière et des ténèbres, de la tempête et du calme, de l’anomie sociale et de l’union fraternelle, etc.) mais aussi sur la base d’un quadrillage méthodique et d’une série de figures géométriques dont Bailly est le centre. En effet, si on trace les quatre diagonales et perpendiculaires, leur intersection se situe sur son visage.

1. Bailly (Neuf-Sœurs), 2. Sieyès (NS), 3. Grégoire (NS), 4. Rabaut (NS), 5. Dom Gerlé (NS), 6.Guillotin (NS), 7. Dubois-Crancé, 8. Mirabeau, 9. Barnave (NS), 10. Dauch, 11. Maupetit, 12. Barère, 13. Garat (NS), 14. Prieur, 15. Le Chapelier, 16. Mounier

Sur la base de l’esquisse conservée au Fogg Art Museum de Harvard, on peut analyser des « ’lignes corporelles » de ce rassemblement : la « frise » horizontale de personnages qui ondoie au premier plan est « le corps » de l’Assemblée, l’axe vertical son « cœur » et son « visage », les nombreuses lignes de fuite des têtes et des mains son « squelette »[4].

Bailly, un astronome solaire

Premier à voter le Serment, Bailly prend la place centrale de la gravure. Main levée, le futur premier Maire de Paris, donne l’exemple aux autres représentants de la nation. La paume de sa main tournée vers nous est un évident rappel du nom de la salle. Sa main forme aussi la pointe d’un premier triangle, délimitant un espace où l’on retrouvera au moins quatre personnages d’importance. Dans l’ombre de Bailly et copiant son geste, Laborde-Méréville qui participa à la Guerre d’indépendance en Amérique sous les ordres de Rochambeau.

L’œcuménisme des clergés et quatre ministres de la Loge des Neuf-Sœurs :

Trois « clergymen » se donnent une accolade fraternelle au premier plan, symbolisant les bienfaits de la Révolution : concorde et harmonie. L’union des deux formes du catholicisme et du protestantisme célèbre le libéralisme de la Première République comme le Concordat mis en œuvre par l’Empereur dont David fut « le Premier Peintre ».

L’Abbé Grégoire, prêtre séculier, porte la soutane noire. Il étreint Rabaut Saint-Étienne[5], pasteur du désert, en redingote, qui se tient à sa gauche. Grégoire est aussi flanqué à sa droite de Dom Gerlé[6], moine chartreux, tout de blanc vêtu.

Rabaut et Grégoire sont deux défenseurs des libertés fondamentales : le premier milite avec Lafayette auprès de Louis XVI pour la liberté de culte des protestants et l’obtention d’un État-Civil. Grégoire travaille à celui des Juifs et s’engage dans la Société des Amis des Noirs. Rabaut est aussi l’auteur de l’article X de la première Déclaration des Droits de l’Homme : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi ».

Un quatrième clerc, l’Abbé Sieyès, est attablé dans cet espace. Connu pour sa brochure de 1789 : Qu’est-ce que le Tiers-État ?, il est aussi rédacteur du Serment avec Le Chapelier et Barnave.

Un quatuor de mécènes pour la toile : Barère, Mirabeau, Dubois-Crancé, Garat

Alors que la souscription lancée en janvier 1791 s’avère infructueuse et que le projet de toile monumentale semble abandonné, Barère de Vieuzac propose à l’Assemblée que le tableau soit achevé aux frais de la Nation. Ce financement public est ensuite rediscuté en septembre à l’initiative de Dubois-Crancé, Mirabeau et Barère.

Garat, membre des Neuf-Sœurs, présente une résolution de financement, en septembre 1799, pour relancer le projet moribond. David répond aux souscripteurs frustrés par le truchement de plusieurs journaux en 1801, appelant ses concitoyens à faire « le sacrifice de [leurs] pertes à la liberté». L’esquisse reste inachevée et c’est un David exilé à Bruxelles qui cédera le droit de graver à Isoard. Ce dernier engagera Jazet en 1821.

Dubois-Crancé se détache nettement à droite par sa corpulence imposante. Son bras pointe vers Bailly. L’artiste en fait une sorte de second personnage après le Président par sa taille. Pour accentuer cette dimension, David le place debout sur une chaise. Nul doute que le peintre sut ainsi montrer sa reconnaissance au Député de Vitry-le-François. Lui faisant pendant à gauche, Prieur de la Marne collabora avec David à lIndicateur (note 2). Il regarde dans la même direction que Dubois-Crancé, échappant ainsi au mouvement des députés presque unanimement tournés vers leur Président de séance.

Barère de Vieuzac a droit lui aussi à un traitement privilégié car il est peint non seulement au premier plan mais aussi le plus bas sur la toile et dans une pose remarquable : plume à la main, il est assis jambes croisées, griffonnant des feuillets posés sur ses genoux.

Un solide Mirabeau regarde en contre-plongée dans la direction de Bailly. Son corps massif est tendu vers lui. Cette tension est particulièrement appuyée dans l’esquisse ci-dessous où il est flanqué de Barnave. Les deux se sont probablement fréquentés à la Loge « Les Amis Réunis » et sont considérés avec le prédicateur Rabaut comme d’excellents orateurs. Sieyès surnomma le comte « l’Hercule de la liberté », mais le Pasteur dut lui être supérieur car de mauvaises langues trouvèrent un autre sobriquet à Mirabeau : le « mi-Rabaut » !

Mirabeau, l’aristocrate est aussi valorisé par la proximité du père Gérard, laboureur breton qui fit sensation lors de l’ouverture des États-Généraux : contre toute convenance, il s’était présenté en habit de paysan. Courbé vers le bas, il semble supplier le ciel, mains jointes.  Peut-être un contraste entre la volonté raisonnable de Mirabeau et de la foi populaire de Gérard.

 

 

Jeu de Paume - Esquisse 2

Lopposition du doyen et du « jeune » Martin Dauch

Martin Dauch, représentant du Tiers-État de Castelnaudary, est le seul député à avoir exprimé son désaccord avec le serment, ne voulant pas voter une délibération qui ne serait pas sanctionnée par le Roi. Il semble effondré par son vote mais David le représente en fait dans une posture maçonnique du 18e degré des hauts-grades…

Malgré le tumulte d’indignation que son choix provoqua, l’assemblée le laissa ajouter la mention « opposant » à sa signature du procès-verbal. Bailly raconte dans ses mémoires qu’il prit tout de même la précaution de le faire sortir par une porte arrière après avoir invité « la majorité à respecter son indépendance [...] : « Que son opposition soit consignée : elle rendra témoignage de la liberté des opinions » [7].

Dans la gravure, Dauch est placé en vis-à-vis de Maupetit, qui malade, a demandé à être transporté dans la salle. Jazet dépeint ainsi le contraste entre la détermination d’un vieillard soutenu par deux jeunes gens et la légèreté d’un jeune Martin Dauch dont le visage a été à dessein rajeuni (Dauch a 49 ans lors de l’événement).

Le volume des signataires

Les signatures de Guillotin et de l’Abbé Grégoire s’offrent à voir dans le manuscrit ouvert  dans une vitrine des Archives Nationales, Hôtel de Soubise[8].

 

 
Chris

[1] Jean-Pierre-Marie Jazet, 1788-1871.

[2] Prieur de la Marne, David, Indicateur pour lidentification des personnages du Jeu de Paume, Paris, Musée Carnavalet, 1822-1823, p.37

[3] sur un total de 1 165 députés, on dénombre 199 initiés. 17 députés du Clergé soit 6%, 103 du Tiers-État soit 17%, 79 de la Noblesse, soit 28%. André Combes, Les Trois siècles de Franc-Maçonnerie Française, Dervy, 2007, p. 56

[4] Philippe Bordes, Le Serment du Jeu de Paume de Jacques-Louis David. Musée national du château de Versailles, Paris, RMN, 1983, cité dans Juliette Trey, Antoine de Baecque, Le Serment du Jeu de Paume, Quand David réécrit lhistoire, Musée national du château de Versailles, Paris, RMN, 2008, p.27

[5] On a aucune preuve matérielle de l’appartenance de Rabaut à la Franc-Maçonnerie. Cependant, il existe un faisceau d’indices conséquent -comme pour un autre protestant présent sur cette œuvre, Barnave. Le fait que le Protestantisme soit seulement toléré dans le Royaume depuis 1786 et l’expérience passée ‘’du désert’’ expliquent peut-être cette extrême précaution. Rabaut a été membre des Neuf Sœurs (Amiable, pp. 4, 250) comme un autre pasteur qu’il a connu au séminaire protestant de Lausanne, Court de Gébelin.

[6] Dom Gerlé est bien élu député de Riom le 23 mars 1789 mais il ne siégera à la Constituante qu’en décembre, suite à une démission. (Amiable, p. 250). En conséquence, il ne devrait pas être représenté sur cette gravure !

[7] Martin Dauch (Joseph), licencié ès lois (Castelnaudary), Opposant. Armand Brette. Le Serment du Jeu de Paume, Fac-similé du texte et des Signatures daprès le Procès-Verbal manuscrit conservé aux Archives Nationales, Paris, 1893 et A. Robert et G. Cougny, Dictionnaire des parlementaires français de 1789 à 1889, Bourloton, Paris

[8] « Procès-verbal des séances des députés des communes, depuis le 12 juin, et de l’Assemblée nationale, depuis le 17 juin jusqu’au 27 octobre 1789’’. Le manuscrit est aussi consultable en ligne :
http://www.culture.gouv.fr/public/mistral/caran_fr?ACTION=CHERCHER&FIELD_1=REF&VALUE_1=ES000009

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