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Discours prononcé devant le Mur des Fédérés le 1er Mai 2005 au Cimetière du Père Lachaise

Date parution : 01/05/2005

Il se peut que le temps qui passe efface tout, les visages et les voix des hommes, les râles des agonisants, les cris des blessés qu’on achève, le bruit du fracas des canons comme celui des décharges de la mitraille, l’odeur âcre de la poudre. Le temps gomme aussi les douleurs, jusqu’à pouvoir les rendre muettes, au bord de basculer dans les vents de l’oubli.

Et malgré tout, pour qui le veut, pour qui le souhaite, alors même que certains voudraient que la mort toujours fût victorieuse, le souvenir vigilant peut conserver, rendre présentes, palpables, vivantes, les épopées tragiques, celles des femmes et des hommes, de nos sœurs et nos frères en humanité toujours, de nos sœurs et nos frères en initiation parfois.

Pour celles et ceux qui surent accorder leurs vies avec leurs idées, qui surent rester debout face à l’adversité, qui ne voulurent jamais être des esclaves parce qu’ils avaient été certaines fois des héros, pour celles et ceux qui demeurèrent droits, dressés face à l’adversité, mauvaises conscientes indignées et frémissantes face à l’injustice et l’indignité, gardiens pour les générations futures d’un idéal, d’une utopie, d’une certaine idée de la fraternité, de l’amitié, de l’amour, témoins d’autres rapports entre les hommes, nous devons continuer à affirmer leur exigence de chaque instant, leur volonté de chaque moment : que tous les hommes puissent être plus libres, plus considérés et plus respectés.

Celles et ceux qui sont tombés ici, sous des balles et des baïonnettes françaises, étaient, n’en doutons pas, de ces hommes et de ces femmes semblables à ceux dont nous parlons, malgré toutes leurs imperfections, malgré toutes leurs illusions, grandis par leur ultime sacrifice, et notre commémoration de ce jour doit exemplairement le rappeler, pour qu’ils ne soient pas morts en vain, tant il est vrai que quelques femmes et quelques hommes peuvent réconcilier avec l’humanité toute entière, qu’importent leurs faiblesses qu’importent leurs petitesses.

Elle doit nous permettre de ne jamais désespérer, de nous rassurer aussi sur la force et la pérennité de nos convictions, de nos engagements, de notre initiation, qui nous dit toujours et encore que nous croyons que l’homme est perfectible, qu’il peut s’éduquer, s’élever, s’émanciper, se transformer, et que toutes ces trajectoires individuelles assemblées permettront certainement un monde plus juste et plus solidaire, une humanité meilleure et plus éclairée.

Voilà le message que veulent rappeler ce matin, à travers cette cérémonie au mur des fédérés, les Francs-Maçons du Grand Orient de France, ainsi que toutes les sœurs et frères des autres obédiences qui nous accompagnent par leur présence ou nous assistent par la pensée, ainsi que toutes celles et tous ceux qui ont choisi de partager avec nous ce devoir et cette exigence de mémoire.

La mémoire de ce qui s’est passé ici, crime contre la pensée, contre la raison et contre l’espoir, crime contre l’homme, ne doit en effet jamais disparaître, et nous refaisons ici, par notre présence, ce serment qu’il en soit ainsi.

Souvenons-nous, avec douleur, mais également vigilance, des atrocités qui se déroulèrent dans ces lieux, qui auraient dû être à jamais ceux du repos, de la tranquillité, du recueillement.

Souvenons-nous de la terrible guerre civile qui s’y déroula entre le 21 et le 28 Mai 1871.

Souvenons-nous de l’assaut sans pitié des Versaillais contre la Commune, souvenons-nous d’une barbarie sans nom, qui n’était hélas qu’un prélude atroce et sanglant à d’autres crimes, d’autres barbaries, d’autres exterminations.

Souvenons-nous de cette tâche initiale et déjà indélébile sur la conscience de l’humanité, qui pourtant allait connaître bien pire : les boucheries de la grande guerre, les hommes moissonnés dans des tranchées sordides, cherchant à survivre au crachat des canons, à la perversité des gaz, aux balles anonymes, et les massacres à venir de la deuxième guerre mondiale, les génocides de peuples entiers, du simple fait qu’ils existaient, au nom d’idéologies racistes et antisémites, jamais repues, jamais rassasiées, toujours prêtes à resurgir, avec leurs cortèges de peurs, de déportations et d’exterminations.

La paix, la concorde, la fraternité ; voici trois mots qu’il nous faut affirmer ici, voici trois mots qu’il faut défendre, voici trois mots et trois idées qu’il nous faut sans repos, sans répit, sans relâche, faire exister, faire vivre, inscrire dans la matière des faits, pour que plus jamais les générations futures n’aient à connaître les incertitudes de la haine, de la violence et du malheur.

Il le faut. Tel est notre devoir. Telle est notre raison d’être. Il le faut pour ceux qui viendront derrière nous. Il le faut pour qu’enfin vienne la lumière. Il le faut pour apercevoir la splendeur de la promesse de l’aube, malgré ce qui demeure encore du rideau des ténèbres, malgré cette persistance de nuages toujours lourds de menaces.

Il nous faut y croire. Il nous faut le vouloir et inlassablement vers ce but tendre nos courages et nos énergies. Il le faut pour ceux qui sont tombés ici, pour que leur sacrifice ne fût pas vain, pour que ce qu’ils accomplirent là, ce langage héroïque conduit jusqu’à l’ultime, jusqu’au bout de leur vie, offert alors à un monde peut-être trop indifférent, pétri encore de trop d’archaïsme et d’obscurantismes, ne fût pas inutile.

Ils avaient rêvé d’un autre monde, d’un monde plus juste et plus fraternel, d’un monde où s’éprouverait la beauté des choses. Ils eurent sans doute raison trop tôt. Les hommes de pouvoir s’effrayèrent devant tant d’audace.

Ils voulurent rétablir leur ordre sans délai, leur ordre avec sa loi et sa violence. Face à toutes leurs demandes, toutes les tentatives de médiation, Thiers s’était montré inflexible et intransigeant.

A toutes les démarches de paix, d’humanité, de générosité, dont celles des Francs-Maçons, il n’avait opposé que le refus. Pauvres bannières maçonniques portées sur les remparts des fortifications, trouées par les balles de soldats fanatisés, protection symbolique, vous avez montré le visage de l’honneur face à l’expression de l’horreur, vous avez montré qu’un autre chemin, qu’un autre destin était possible, qu’on pouvait peut-être éviter le temps du deuil et des larmes, et que la douceur pouvait remplacer la douleur. En vain.

Impitoyablement les Versaillais avançaient.

Les survivants de la Commune avaient été repoussés jusqu’au XXème arrondissement, acculés dans le cimetière du Père Lachaise.

Le 27 mai au soir, les Versaillais canonnaient la grande porte du cimetière qui cédait. Sous une pluie battante, comme si cette pluie inhabituelle en cette fin de printemps avait voulu aussi pleurer sur trop de trépas annoncés et dénoncer les intentions funestes des assaillants, du crépuscule à la fin de la nuit se déroula la plus funeste des batailles : dans les chapelles aux vitres brisées, dans les chapelles devenues des poteaux d’exécution, derrière les tombes, dans les caveaux éventrés, on fusilla à bout portant.

Lorsque le jour se leva, le soleil refusa d’inonder de sa lumière les massacres de la nuit. Il refusa de se lever pour éclairer l’ignoble carnage. Il eut comme honte de contempler la face hideuse de la mort. Dans la boue rouge de sang, au pied de ce mur, les 147 derniers défenseurs du cimetière, hagards, épuisés, titubants de fatigue et de trop de blessures, mais toujours vibrants d’une dignité qu’aucune force ne pourrait jamais leur arracher, furent passés par les armes.

Dans les jours qui suivirent, à leurs côtés, furent ensevelis d’autres vaincus dans une fosse commune, en tout 1018 cadavres, qui n’avaient que voulu changer un peu la vie, qui avaient juste cru en la justesse de leurs idées.

Nous ne les oublierons pas. Nous ne vous oublierons pas, mes frères. Nous n’oublierons pas qu’ils croyaient en l’homme, en sa nécessaire dignité.

Qu’ils ne soient pas des morts inutiles. Qu’ils nous indiquent une route, une trace, qu’ils orientent encore nos idées, qu’ils fortifient nos volontés.

Que serait une vie d’homme, si brève, si courte, que serait une vie d’homme, parfois interrompue, que serait une vie d’homme, si elle ne servait pas une grande cause, si elle ne s’inscrivait pas dans une chaîne universelle, qui vient du fond des temps et regarde l’avenir, qui plonge ses racines dans l’humus de l’histoire, si elle n’allait pas vers ce qui doit demeurer notre idéal et notre effort : la Liberté, l’Egalité et la Fraternité.

Puissiez-vous tous qui reposez ici, inspirer notre action et notre conduite, nous permettre de ne jamais rompre quand l’essentiel est en jeu, pour que la démocratie reste vivante, et pour que la République reste la République.