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La République des Enjeux

Date parution : 25/10/2003

La France est un pays merveilleux qui s’enthousiasme ou se crispe selon les humeurs du moment, sait d’un coup avaler des obstacles supposés insurmontables ou se bloquer devant des petites collines.

Longtemps, les Francs-Maçons, qui furent de tous les combats pour les libertés, la démocratie ou l’établissement de la République, ont participé aux débats, parfois aux combats, du moment, dans leurs loges, dans les enceintes parlementaires, dans la rue.

En quelques semaines, des questions essentielles se posent ou vont se poser à nouveau à notre pays : Europe, Laïcité, droit de vivre et mourir dans la dignité.

Chacun ne peut être traité à part ni sous estimé. Les situations créées ou subies en appellent à la conscience des citoyens. Il était donc naturel que des Franc-Maçons du Grand Orient de France, plus ancienne Organisation maçonnique du pays, s’expriment. Non pas au nom d’une conviction partagée par toutes celles et tous ceux qui travaillent dans les loges, mais parce qu’à plusieurs reprises le Conseil de l’Ordre ou l’Assemblée Générale du Grand Orient ont validé des prises de positions publiques qu’il convient d’exprimer, comme toujours, au grand jour.

Les loges ont été créées pour permettre à tous ceux qui s’ignoraient, se combattaient, s’exilaient ou s’exterminaient, au nom de la foi ou de la recherche du pouvoir, de dialoguer, discuter, construire. C’est pour cela que des francs-maçons, des loges et parfois les obédiences ont souvent pris des positions publiques avant les persécutions de l’occupation nazie et le long silence qui a suivi.

De Rome à Maastricht, Amsterdam ou Nice, l’Europe du charbon, de l’acier, des institutions et des marchands s’est construite sans grande difficulté, puis a rencontré les égoïsmes nationaux et les principes fondamentaux. Souvent consulté, le peuple a parfois renâclé, notamment quand les enjeux lui paraissaient lointains ou trop bureaucratiques. La peur du peuple a incité nombre de gouvernements à tenter de l’éviter, utilisant le référendum avec circonspection, connaissant parfois des défaites majeures. La nouvelle étape engagée à la suite des travaux de la Convention n’est pas de même nature. Après le brouillon bâclé de Nice, des progrès sensibles, toujours insuffisants certes, sont pourtant à constater. Sur l’essentiel, l’Europe des citoyens commence lentement à émerger. Les tenants du mieux ou du plus tentent d’expliquer, dans chaque pays, au nom d’arguments plus ou moins solides, qu’on ne saurait se contenter du compromis adopté. Il est toujours possible d’améliorer la rédaction du texte, notamment sur la question centrale qu’est pour nous la laïcité, c'est-à-dire l’absence de références religieuses obligatoires pour des pays qui ont connu des régimes divers et qui ont la possibilité de les conserver sans imposer un modèle aux autres.

Les héritages de l’Europe sont multiples. Leur énumération serait fastidieuse. L’empire romain a précédé l’apparition de l’Eglise Catholique, celle-ci, par syncrétisme, a absorbé des dimensions locales diverses et nul n’imagine associer les zoroastriens à son histoire. La formule retenue, défendue dans ces mêmes colonnes, permet d’éviter la négation du passé tout en prenant en compte les réalités du présent sans insulter l’avenir et les élargissements à venir. Sauf à faire du préambule l’expression d’un nouveau racisme anti-musulman, ou à définir les états limitrophes comme les futurs ennemis d’un rideau de fer théologique d’un autre âge, le moment est venu de tenir la position qui permet, aux pays ayant décidé la séparation comme à ceux affirmant toujours une relation officielle avec une église d’Etat, de se retrouver dans un respect mutuel permettant aux croyants, à ceux souhaitant changer de religion ou ayant décider de n’en reconnaître aucune, de se retrouver dans un espace commun. Les Francs-Maçons ont plusieurs nationalités mais une seule citoyenneté. L’initiation les réunit tous même s’ils peuvent appartenir à des organisations différentes. Nous souhaitons que l’Europe trouve la voie d’un avenir décidé en commun au-delà des appartenances et des choix individuels, dans le respect des parcours personnels, sans obligation vis-à-vis de telle ou telle structure imposant à chacun une relation avec un Dieu obligatoire. Si le Gouvernement Français a pris toute la dimension de cet enjeu, c’est aussi parce qu’il sait que le processus ultérieur de ratification en France serait lourdement handicapé par une défection historique des laïques, en pleine commémoration du centenaire de la Loi de 1905.

Il le sait d’autant plus que la France, grâce aux travaux des Commissions présidées l’une par le Président de l’Assemblée Nationale, Jean Louis Debré, l’autre par le Médiateur de la République, Bernard Stasi, tente de trouver une solution aux difficultés générées par les interprétations multiples et contradictoires de l’avis du Conseil d’Etat sur le port du voile. S’il apparaît clairement que la Loi de 1989 portant notamment sur le droit d’expression des élèves a ouvert une nouvelle brèche dans le texte de 1905 (pas la première, hélas), sans aucune écoute pour les mises en gardes des laïques, les prises de conscience, pas toujours spontanées et pas toujours véritablement laïques, face à la communautarisation rampante ou exprimée dans de nombreux espaces publics, permettent enfin d’aborder la question.

Il existe toujours de belles âmes ou de grandes consciences pour défendre la possibilité d’affirmer son appartenance dans un espace qui dot être celui de tous. Certains pour défendre le droit d’une partie des croyants à se reconnaître dans la cité. D’autres pour mettre en avant la protection de jeunes filles contre le regard des autres. Il est mêmes des paradoxes curieux qui permettent de découvrir des journées unisexes dans les piscines, qui trouvent un public au-delà des croyances ou de constater que l’éducation nationale s’affirme dans une lutte sans merci contre le string visible par delà le jean. Pour autant, ce débat n’est pas nouveau. La suppression des crucifix (inachevée) dans les bâtiments publics, le régime inachevé de laïcité dans nombre de territoires français (Guyane, Alsace Moselle, Polynésie), le très récent passage de Mayotte vers l’application des lois de la République en matière d’Etat civil, de polygamie ou de relégation des femmes, montrent le chemin qui reste à parcourir. La République est encore inachevée et il faudrait entamer le chemin inverse ? C’est par les interstices des reniements et des affaiblissements successifs de la loi de 1905 que se sont glissés les débats communautaristes. Ils concernent aussi l’analyse que font certains, et curieusement certaines, de la prostitution comme outil de libération des femmes… Qu’attend t’on pour autoriser l’excision au nom des mêmes arguments ?

Le moment est venu, par l’application intégrale et intelligente de la Loi de 1905, de fournir un cadre commun, sans doute réglementaire sur l'essentiel, législatif au moins pour réviser la loi de 1989, afin de ne pas laisser les enseignants seuls face à la gestion du problème. Au-delà même d’une véritable affirmation par les autorités cultuelles et culturelles compétentes des contradictions du droit musulman sur cette question, il convient d’affirmer, comme le droit républicain l’a fait depuis les grandes lois d’après 1877, l’interdiction absolue du tout signe d’appartenance politique ou religieux, dans les espaces publics, pour les fonctionnaires, les agents en charge d’un service public ou les élèves. La loi de 1905 n’est pas une loi de séparation, elle garantit le droit de chacun de choisir son culte, d’en changer ou de n’en exercer aucun. Elle garantit la liberté de choix et donc l’absence de contraintes. S’il faut libérer et émanciper les jeunes filles, notamment des cités, c’est en affirmant qu’elles n’auront plus besoin de se cacher dans une cage d’escalier pour choisir les vêtements qu’elles doivent porter. S’il faut libérer et émanciper des contraintes religieuses, c’est en leur garantissant que l’école n’est pas faite pour reproduire à l’identique, mais pour permettre de construire des citoyennes et de citoyens. La France peut se targuer d’avoir le plus grand nombre de mariages "mixtes" des pays développés. C’est cette chance qu’il faut préserver.

Il en est de même pour affirmer enfin le droit de vivre et de mourir dans la dignité. Le drame de la canicule, au-delà des déficiences des systèmes d’alerte ou du suivi médical des personnes âgées, a montré la lente destruction du lien social dans notre pays. Il faut enfin avancer sur la prise en charge des handicapés et des polyhandicapés, assurer le suivi social et médical d’une population qui vieillit et qu’on ne peut traiter en attendant, dans l’indifférence, la disparition au nom d’un poids budgétaire "insupportable". Le Code civil a toujours affirmé les obligations des parents vis-à-vis des enfants et de ses derniers pour leurs géniteurs. Le Revenu Minimum Vital, quel que soit sa dénomination, pourrait enfin aboutir à une clarification des ressources mises à disposition de ceux qui construit le pays au cours du siècle dernier. Mais, il faut aussi prendre en considération la souffrance, la dignité et la volonté de celles et ceux qui sont arrivés au stade ultime de la vie. Même si l’euthanasie active est une forme d’échec pour tous, elle a le mérite d'avoir ouvert le débat.

Il était temps. On peut même noter que la légalisation de l’euthanasie aux Pays Bas, associée à une politique dynamique de suivi palliatif, a plutôt fait reculer l’euthanasie ultime. Les hypocrisies officielles, laissant aux seuls médecins le choix de mettre fin à une vie végétative ou marquée par des douleurs insupportables, ne peuvent convenir dans un Etat développé. Comme pour les dons d’organes, il serait peut être possible enfin de respecter la volonté de celles et ceux qui, ne pouvant parvenir à réaliser leur souhait, l’auront exprimé clairement, selon des procédures authentifiées et claires.

La France est face à de nombreux enjeux, économiques, sociaux, culturels. Elle ne peut se résoudre à les traiter entre Loft Story et Star Académy, entre le vide et le mièvre (l’effort en plus). Il est temps d’ouvrir les débats citoyens, de dialoguer et de convaincre pour, une fois de plus, renforcer les principes qui ont fait notre République.